KENNY WAYNE SHEPHERD : Entretien décontracte avec le chanteur guitariste

Kenny3

Lorsque l’on aime le Rock et surtout la musique qui nous vient des USA on ne peut que succomber à l’ultra talentueux KENNY WAYNE SHEPHERD. Aussi lorsque la possibilité de l’interviewer nous a été offerte (‘scusez du peu), on a sauté dessus et direct, CHERRY s’est empressé de rencontrer le gars à l’occasion de la sortie de son nouvel album LAY IT ON DOWN qui sortira le 21 Juillet prochain.

Kenny nous accueille tranquillement installé dans un salon de son hôtel, une guitare sur les genoux, parfaitement décontracté. Pas étonnant pour un musicien qui fréquente le succès depuis son plus jeune âge (premier album enregistré à dix-huit ans, première partie des Rolling Stones pendant le No Security Tour à vingt-deux ans). La rencontre avec ce virtuose à la carrière étonnante nous apprendra davantage sur son actualité, ainsi que sur son humilité inspirante. Il est surtout question d’en savoir plus sur Lay It On Down, qui sortira le 21 juillet. Place aux questions.

Sleaze This City : Tout d’abord, on a ressorti une phrase de toi qu’on aimerait que tu développes. Cette année, tu as déclaré, en parlant de ton actu « We’re still breaking new ground, not just repeating ourselves » (on innove toujours, on ne se contente pas de nous répéter, ndlr). Qu’est-ce que cela signifie, en d’autres termes ?

Kenny Wayne Shepherd : Eh bien, déjà, quand tu écoutes cet album, tu découvres beaucoup de sonorités et de couleurs qui n’existaient pas les morceaux de mes précédents disques. Je suis constamment dans l’optique de me dépasser, et essayer de nouvelles choses. Tu vois, emprunter la voix de la facilité serait de jouer le même genre de blues, à mon habitude ; j’adore jouer du blues, mais ce serait trop simple. Le vrai défi réside dans ce que tu n’as pas encore fait. Mon but principal dans la perspective de cet album était d’en faire le meilleur que j’ai jamais enregistré. Que ce soit ou non le cas, et j’imagine que les fans auront leur opinion là-dessus, je trouve que ce sont de telles espérances qui te poussent vers le meilleur.

STC : À propos du titre Louisiana Rain, qui dépeint une sorte de tableau de ton passé, ton enfance… Comment contextualiserais-tu ce morceau à quelqu’un qui n’a aucune notion de cette région, quelqu’un qui est en dehors du référentiel culturel américain ?

Kenny : Tu as raison, la Louisiane m’est très chère puisque c’est de là que je viens. J’ai passé mon enfance dans une région de grands espaces, de prairies, de fermes, ce genre de truc. Les gens là-bas sont très courtois, ils disent tous « Yes Ma’am », et « Please », ou « Thank you », ce qui est très appréciable mine de rien. J’ai voyagé partout autour du monde, tu vois, et chaque endroit est unique incontestablement. Paris a son propre truc, Los Angeles aussi, mais l’endroit d’où je viens, à mes yeux, a une toute autre singularité. Toute ma famille est là-bas, c’est là que j’ai grandi, là où on m’a élevé, c’est là que j’ai trouvé mon amour pour la musique et appris la guitare. Du coup, il y a toujours quelque chose qui m’y reconduit, qui me rappelle à ces racines-là.

Kenny1

STC : On en a la preuve désormais, tu sembles être plutôt enclin à écrire d’après ton expérience, tes ressentis. C’est quelque chose qu’un tas d’artistes réalise. Mais en ce qui te concerne, est-ce plutôt pour répondre à un désir de partager, ou un désir d’exorciser en t’exprimant ?

Kenny : En général, c’est juste pour partager une expérience, ou mettre en paroles une histoire vécue, que ce soit par moi ou par les gens avec qui j’écris. Certaines chansons dans cet album sont inventées, par ailleurs. J’avais envie de raconter des choses extraordinaires, si tu prends par exemple Ride Of Your Life

STC : Attends, le coup de la police qui pourchasse ce type…

Kenny : (rires) Totalement, ce mec a commis un crime, flanqué d’une jolie fille qui ne comprend rien à ce qui se passe, tu sais… Là, par contre, c’est un récit inventé pour le fun. En effet, la plupart du temps dans ma carrière, mes titres se sont inspirés d’évènement réels. Pour répondre à ta question, en général, je prends ces éléments comme source car je m’imagine que ce sont des thèmes auxquels on peut s’identifier. Des hauts, des bas… Ecoute Hard Lessons Learned, ça parle d’une histoire d’amour unilatérale, et le type continue à essayer et essayer encore. Que tu sois un homme ou une femme, tu as déjà vécu ça. Je me mets souvent à la place de l’auditeur, qui aime se dire « Ok, ce type a écrit cette chanson, et moi aussi je l’ai vécu ».

STC : Il semble que ce soit efficace, étant donné que l’album nous mette sur des routes bien différentes, dans des univers divers, le voyage est pluriel, carrément. Maintenant, on aimerait solliciter ton avis sur un point relatif à notre monde à nous, rien d’imaginaire. Il y a, ces temps-ci, une sorte de renaissance du blues : on en entend à la télé, dans les films, ça redevient à la mode. Où te places-tu dans cette mouvance ?

Kenny : Je trouve que c’est génial. Voilà une belle opportunité pour le blues d’être plus exposé, que plus de gens s’y intéressent. Pour moi, c’est un genre de musique authentique, et ça l’a été de tout temps. Je peux écouter des morceaux de Robert Johnson dans les années 20 et quelques, et ça sonne toujours d’enfer. Si tu retraces l’histoire de la musique populaire jusqu’à ses origines, tu tombes sur le blues. Le rock’n’roll vient du blues, la country lui est très similaire, toutes ces choses jusqu’à ce que tu entends de nos jours vient de là, quelque part. C’est pour cette raison que je pense que tout le monde à qui on ferait écouter du blues de qualité aimerait ça, ça réunit tout le monde. (Il met l’emphase sur sa réponse par quelques notes en gamme blues à sa guitare)

Kenny2

STC : Parlons un peu matos. Pourrais-tu nous parler un peu plus de ta signature chez Fender, sortie il y a bientôt dix ans ; qu’est-ce qui est important chez une guitare afin qu’elle soit jouable pour toi ?

Kenny : Les deux choses les plus importantes à mon sens, et pas mal de gens vont être d’accord avec moi, c’est qu’elle sonne bien et se joue bien. Après ça, tu sais, tout ce qui est couleur, ce genre de truc, c’est secondaire. Même son année de fabrication. Personnellement, je ne veux pas me limiter à cette valeur, une Strat de 1962 n’attirera pas mon attention si le son ne me plaît pas. Si elle sonne et qu’elle se joue, je m’en fiche. Pour ma guitare, j’ai accordé une attention particulière aux micros, qui ont été pensés pour ma personnalisation. Ensuite, j’y ai mis d’assez grosses frettes, qui permettent une bonne préhension. L’érable est tout à fait correct pour un manche, mais le bois de rose a l’air de permettre de jouer un peu plus vite. Derrière le manche de ma Strat, tu as une finition satinée, plus glossy et qui permet de mieux glisser mais je l’ai aussi ajouté à l’avant, parce que c’est joli. Et je préfère le bois ancien, plus consistant, pour une guitare avec un son plus net. Tout le reste, c’est plus futile.

STC : Pour continuer sur l’équipement, il paraît que pour toi, un téléphone portable est un outil de création, de stockage d’inspiration. Comment t’y prends-tu, tu prends des photos, tu notes des mémos, tu enregistres… ?

Kenny : Oui, en fait, par exemple, juste avant que tu débarques, j’ai utilisé mon enregistreur vocal, tout comme ce que tu es en train de faire avec ton portable en ce moment. Dès que j’ai une idée, je la joue ! (Il fait écouter un petit extrait sur son portable, on reconnaît le son de la guitare qui lui a été envoyée par Fender qu’il tient devant nous.) Ensuite je n’oublie pas de lui donner un nom, pour me souvenir de ce dont il s’agit (Il fait ensuite défiler la liste de ses enregistrements) parce qu’il y en a des centaines, tu vois, ce ne sont que de petites ou moyennes idées. Ensuite, j’en fait une chanson, je pars d’un de ces extraits, et voilà. Mais avant d’avoir ce truc, puisque je ne lis pas la musique et je ne sais pas non plus l’écrire, je n’avais aucun moyen de garder une trace d’une soudaine inspiration.

STC : Ça t’arrive de réécouter un truc et au contraire te dire « Woah, c’était nul en fait, ça ! » ?

Kenny : Oh oui, totalement. J’ai stocké plusieurs centaines de choses mais pour écrire l’album j’en ai peut-être utilisé une vingtaine qui étaient suffisamment bonnes. Parfois, même, j’attrape une guitare sans en vérifier l’accordage, j’enregistre mon truc sur mon téléphone, et si c’est légèrement désaccordé, et quand je rejoue la même chose plus tard je suis incapable de retrouver la même mélodie.

STC : Alors ok, sans téléphone tu ne t’en souviendrais pas, mais si tu n’as pas de guitare sous la main, tu fais comment ?

Kenny : Je fredonne, je mmh mmh mon riff dans mon téléphone ! Et je me dépêche de rentrer pour le rejouer proprement avec une guitare.

STC : Bon, ok, ne perds surtout pas ton portable. Ça pourrait de faire sortir un album en retard, ça.

Kenny : Heureusement, on a des trucs comme le Cloud, etc., de nos jours il suffit d’être prudent avec ses fichiers.

STC : Bon, sinon, revenons à notre sujet. Tu as rencontré ton « nouveau » producteur, Marshall Altman, il y a seulement trois ans. Qu’est-ce qui en lui t’a fait savoir que c’était la bonne personne pour le job ?

Kenny : On s’est assis et on a parlé, je lui ai fait part de mes attentes concernant le dépassement de moi-même, et il a été séduit par l’idée qu’après vingt ans de carrière je m’applique encore à repousser mes limites. J’ai regardé avec qui il a travaillé et avec qui il a écrit des chansons, j’ai remarqué qu’il partageait la même vision des choses et la même optique de travail que moi. Il savait surtout comme s’y prendre pour m’aider à réaliser cet objectif. En m’arrêtant à Nashville il me suffisait d’aller lui rendre visite à son studio, c’était aussi simple que ça. Et je ne savais toujours pas juste avant d’entrer en studio si ça allait vraiment marché, mais ça a parfaitement fonctionné au final.

Kenny3

STC : Une réflexion s’étend discrètement en arrière-plan de l’album, qui touche au topic des femmes. Tu as même déclaré, sauf erreur, « They’re great creatures to be appreciated and not always causing problems in our lives ». Tu penses qu’elles sont trop souvent vues comme une source de problèmes dans les paroles de musique ?

Kenny : Alors, dans le blues traditionnel, c’est comme dans les standards de country par exemple, ça part toujours d’un « Ma nana est partie pour mon meilleur ami », un truc horrible, le type pleure car sa nana lui a fait un sale coup. Mais je crois qu’il ne faut pas présenter une telle image des femmes, même dans Hard Lessons Learned, dont on parlait tout à l’heure, ce n’est pas la fille la méchante de l’histoire, le zoom est sur le type qui ne lâche pas l’affaire. Bon, il y a des situations difficiles dans l’album, mais en règle général, il me plaît d’écrire des chansons qui disent du bien des femmes. Je crois qu’elles sont géniales, qu’elles sont une véritable inspiration, si tu la cherches en elles, tu la trouves.

STC : D’ordre général, pour parler un peu de ta carrière. Il y a des gens qui revendiquent que si tu échoues, tu réussis mieux. Mais toi, tu as à peu près toujours rencontré le succès.

Kenny : D’un côté, tu as raison. Mais par exemple, j’ai été nominé cinq fois pour les Grammy, mais je n’en ai jamais reçu un seul. Il y a toujours moyen d’être meilleur. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de rater pour connaître le succès, mais en effet, l’échec te permet d’apprécier mieux le chemin vers le succès. L’échec n’est qu’une ouverture vers d’autres perspectives, une opportunité pour apprendre. Ça, oui, à mon avis.

STC : Il y a un titre, non pas de cet album mais d’un précédent, qui rappelle un peu Huey Lewis and the News. Est-ce une inspiration un peu cachée ?

Kenny : Non, mais en effet, ils passaient tout le temps à la radio quand j’étais enfant, il étaient archi connus à l’époque, je les ai beaucoup entendus. Donc si tu peux les entendre dans ma musique, ce n’est pas intentionnel, mais c’est tout à fait possible. On a joué un concert avec eux, c’était il y a plusieurs années.

STC : Il faut amener ces types en France ! Ils n’ont jamais joué chez nous, même pas en Europe, excepté une fois à Londres.

Kenny : Sérieux, c’est vrai ? Je ne savais pas. Mais tu sais il y a plein de raisons pour lesquelles certains groupes n’envahissent pas le marché européen. Certains ont peur de prendre l’avion par-dessus l’océan, par exemple. Parfois, c’est une histoire d’argent. Ou même, une fois, il y a un type avec qui je travaillais qui a été laissé à la frontière, parce que son casier n’était pas vierge. Ayant été arrêté une fois, il n’a pas pu rentrer dans leur pays à cause de lois propres à leur territoire. Voilà, imagine, le mec le plus important de l’équipe est refoulé, c’est mort.

STC : D’autre part, on aimerait parler un peu du DVD 10 Days Out que tu avais sorti, en 2007 (« 10 Days Out : Blues from the Backroads » une foule de bluesmen dont B.B. King, Muddy Waters, Buddy Guy réunis dans une sorte de road trip sur fond de partage de culture musicale, ndlr). Si tu devais remonter ce projet aujourd’hui, qui souhaiterais-tu inclure ?

Kenny : Oh, bonne question. Il est vrai que malheureusement, une bonne quinzaine des artistes qui étaient réunis sont à présent décédés. En vérité, le projet de refaire cette expérience est en pourparlers. Ça va être d’autant plus difficile de trouver les gens adéquats, et au moins autant de gens extraordinaires, mais on bosse dessus, on verra

STC : Une dernière question, pour conclure. Lâche-toi sur celle-ci, c’est une expression libre totale. Ce serait quoi, ton animal spirituel ?

Kenny : Woah, alors là ! J’en sais rien, aucune idée. J’ai le choix entre quoi, tous les animaux ? (il se marre) Mmh, c’est la question la plus difficile de l’interview. Chez moi, on avait un chien, et chaque propriétaire est persuadé que son chien est le meilleur chien du monde. On avait des chats, mais ce n’est pas pareil. Les chiens sont plus intelligents, je trouve, ils aiment davantage, ils sont futés, et loyaux. Bon, je ne sais pas, en dépit d’une réponse plus créative, je dirai un chien. Parce que je suis quelqu’un de loyal.

Propos recueillis par Cherry, avec l’aide de Prince Louis Eustache

Source de la news

Sleaze It :
Style :